01/09/2013

Sur l'usage presque quotidien des « livres » manuscrits-peints (1)


à Nicolas Grégoire
& merci à Jean-Marc Undriener,
pour ses questions qui m'ont permis de formaliser ces notes.



AAA, avec Nicolas Grégoire 2005
J'ai réalisé mon premier Livre Pauvre, avec Scanreigh, en 2009. Il m'avait conseillé, lors d'une visite chez lui, à Nîmes, d'écrire à Daniel Leuwers pour participer ensemble à sa collection. Mais l'intérêt pour les livres d'artiste précède cette première réalisation, d'ailleurs je ne savais pas vraiment que les livres d'artiste existaient à cette époque. Je faisais des livres seul, je ne connaissais absolument personne, je n'avais presque rien lu. Les premiers remontent à  2004, à partir du moment où j'ai commencé à m'autoriser à garder quelques textes. Avant ça, tout passait à la poubelle. Le sentiment d'échec était trop prégnant. Pour l'un de ces livres j'avais même fabriqué le papier, en recyclant des journaux, il avait pour titre « La phrase en papier ». J'avais du en faire trois ou quatre exemplaires. Il ne m'en reste aucun. Tous les exemplaires ont étés offerts à des amis. J'avais taillé dans une gomme un tampon pour faire une vignette de couverture et j'avais glissé une peinture dedans. J'imprimais alors les textes sur mon imprimante de bureau. Plusieurs livres ont aussi vu le jour avec Nicolas Grégoire. Il existe, par exemple, un carnet Moleskine / album japonnais, à trois exemplaires, sans titre. C'était en 2005, en découvrant les livres peints d'Anne Slacik. Après que j'ai peints l'ensemble des carnets, Nicolas avait écrit des poèmes au bic. La même année, avant ou après ces carnets Moleskine, nous avions fait une page de papier Himalaya pliée en 3, qui s'intitulait AAA. Trois poèmes manuscrits par Nicolas, à dix exemplaires, avec de modestes gravures sur bois. Un autre, en 2006, avec des gravures à l'eau forte que Nicolas avait tirées sur la grande presse de sa mère, Louisette, à Rochefort, en Belgique. Tout commence vraiment ici, dans ce retrait-là, et dans l'amitié. Très simplement. Et ça continue de la même façon: j'ai, sur mon bureau, quelques papiers peints par Nicolas, apportés cet été,... ils m'attendent. C'est à peu près tout jusqu'en 2009. En 2010 j'ai fait une dizaine de livres manuscrits avec Max Partezana dont je découvrais le travail, et un autre avec Georges Badin.


La phrase en papier, 2005 / scan de Marie-Thérèse Peyrin

Mais c'est en 2011 que les livres peints sont passés de plus en plus souvent par la boîte aux lettres et vraiment entrés à la maison. Depuis 2011, plusieurs centaines de livres ont été réalisés. Et, forcément, quand le nombre devient important, se pose une série de questions. Des questions qu'on se pose à soi-même, souvent, par la force des choses, et que les amis se chargent aussi de nous rappeler. La première, et sans doute la plus importante, c'est celle de l'honnêteté de ce que l'on fait, face à la multiplication des objets visibles. Mais je crois finalement que cette question repose souvent sur une confusion, bien qu'elle reste nécessaire.

En effet, l'enjeu du travail personnel ne se situe pas dans la réalisation de livres. Le travail intime d'exploration, d’éclaircissement, de forage, précède tout cela. C'est le nœud. C'est un travail un peu ingrat, parce qu'il se vit dans la plus grande solitude (même si l'on est bien accompagné pour le reste) et dans le doute. Ce travail se situe à la jonction de soi-même et du monde. Écrire sur mon seul dedans ne m'intéresse pas, pas plus que me contenter d'écrire sur le monde que j'aperçois, sur ce qui passe ou m'intruse. Écrire, pour moi, se situe à l'intersection. L'écriture se nourrit d'un monde et de l'autre, ainsi que des effets de l'un sur l'autre. Ce n'est sans doute pas pour rien si, avec Nicolas Grégoire, lorsque nous nous retrouvions à Lyon, il y a presque une dizaine d'année, nous aimions rejoindre le confluent du Rhône et de la Saône. C'est un endroit qui à toujours été spécial à mes yeux, pour diverses raisons.
Je me rappelle d'ailleurs, écrivant cela, que j'avais imprimé un livre à un ou deux exemplaires, d'un très petit format, dans lequel j'avais collé ou imprimé une fine brindille en forme de Y, que j'avais trouvé lors d'une promenade. J'avais appelé ça « Confluence ». On pourrait ainsi dire que l'écriture est une une forme de confluence. Antoine Emaz dirait peut-être qu'on est « plaque sensible », entre le monde et notre dedans. Je reprends cette expression à mon compte. L'écriture témoigne simplement de cet état de « plaque sensible » d'un sujet et des effets liés à cette sensibilité. On ne peut pas vraiment expliquer plus loin ce qui motive l'écriture. Ça s'enracine  profond, sans doute. Du point de vue du travail personnel, ces livres sont donc des objets plutôt secondaires. Mais d'un autre point de vue, la peinture est un objet singulier qui m'est devenu nécessaire – celle des autres, je veux dire – avant même de fabriquer des livres. Elle accompagne la pensée. Elle est le dedans d'un autre déposé dehors. C'est un « dedans-dehors » qu'on donne à son propre dedans. C'est sans doute de cet état intermédiaire que les livres peints tirent leur potentialité. La peinture sous mes yeux, m'agite et me déplace. Elle appelle aussi l'ignoré : elle est un lieu de passage. Pour d'autres, cela se joue avec la musique. Je pense par exemple à Marc Dugardin. Je n'écris pas pour la peinture, je n'écris pas à propos de la peinture qui se trouve sur un livre, qui se tient devant moi. J'écris à travers elle comme on passe une porte. La peinture parfois permet quelque chose, elle ne le suscite pas. Écrire sur la peinture ne m'intéresse pas. Ou plutôt ne m'intéresse pas au quotidien. J'aime, pourtant, prendre le temps de réfléchir sur le travail d'un ami et lui proposer quelques notes à ce sujet. Je l'ai fait pour Jérémy Liron, Scanreigh, Georges Badin et d'autres. Mais c'est un aspect plus ponctuel du travail. Si d'aventure, pour l'un de ces livres peints, je pars de la peinture – c'est rare – que j'ai sous les yeux, j'en pars vraiment. Je veux dire que je la quitte. Pas parce qu'il faut le faire, mais parce qu'elle n'est qu'un élément parmi d'autres, elle ouvre un chemin que je suis, ou bien le chemin est ouvert et la peinture le croise. C'est un tissage assez complexe et difficile à décrire. Si les livres peints sont des « appelants », ils n'appellent pas forcément quelque chose qui serait de l'ordre de la similitude. Le texte ne vient pas illustrer la peinture. Les livres s'adressent à l'intime et font vraiment des passages,... des portes je disais. Au cours du travail, la peinture n'a pas plus d'importance que la tasse à côté de la main, le matin, ou que les voitures qui passent par la fenêtre. C'est paradoxal... parce que la peinture a un grand pouvoir (en tant qu'objet chargé de potentialités) et, en même temps, elle n'est qu'un objet de plus dans la maison. C'est ce qui fait sa force et sa beauté. Peut-être que la peinture posée devant moi, sur la table, me permet de voir la table que je ne voyais plus. Elle permet aussi d'être relié à ce qui fait table en moi, pour le dire ainsi. Elle éclaire, en somme.

Grande toile avec Georges Badin, hiver 2011
Mais pour en revenir aux livres, on bute très vite sur le mot « livre », justement – avec une espèce de pudeur ou de crainte, peut-être – du point de vue du travail en train de se faire. Si je parle de mon travail, je ne peux pas dire « je fais des livres ». Avec certains peintres, un compagnonnage s'est installé. Et je me suis rendu compte, avec eux, qu'il n'y avait, en aucun cas, projet de « faire livre. ». On ne prononce plus le mot « livre » d'ailleurs. Parce que ces bouts de papier ne sont pas des objets finis, comme le sont les livres, mais des objets qui témoignent de la rencontre et du travail en train de se faire – ils sont de véritables objets de dialogue. Ces bouts de papiers ne sont le plus souvent qu'une page pliée en deux, de très petite taille parfois, ne pouvant accueillir plus d'une ou deux brèves phrases. De plus, certains travaux s'écartent assez nettement de la catégorie « livre », comme certaines grandes toiles ou grands papiers manuscrits avec Georges Badin, Jean-Claude Terrier ou Éric Demelis. Certes ces objets peuvent être beaux quand le travail est achevé, mais ils sont véritablement intéressants, à mes yeux, quand ils sont en train de se faire, parce que c'est là leur sens le plus fort. Par leur présence, ils accompagnent ce qui est déjà au travail chez l'un et l'autre et le stimule. Je pense au travail que je mène avec Max Partezana, Jean-Michel Marchetti, Jean-Noël Bachès ou Georges Badin. Nous parlons finalement très peu : ces livres sont notre conversation. On ne fait pas des Livres Pauvres, ou des livres d'artiste : on les utilise. On fait « usage » de ces bouts de papier. On ne vise pas l'objet, on se contente de travailler. Si je tiens systématiquement à recentrer le travail sur l’écriture, c'est parce que le livre est un objet « arrêté ». C'est parce que ces livres sont aussi leur propre limite. Ils sont des objets séduisants et fascinants, et la séduction fige. Ils sont ainsi la possibilité d'un égarement dès lors qu'on se met à croire qu'on fait des livres et qu'on bascule dans la collection. Or, on n'écrit pas des livres, chacun le sait. On écrit, simplement.

Méline / livres peints par Georges Badin, 2011
On a d'ailleurs commencé à m'interroger sur la multiplicité de ces livres, en pensant que j'écris beaucoup (trop, peut-être). Or j'écris peu, vraiment peu. Je ne suis pas sûr que l'ensemble des livres peints, mis bout à bout, ferait un livre imprimé de 100 pages. C'est chaque fois très peu de chose qui se trouve déposé sur chaque papier. Je n'écris jamais pour écrire. Je suis incapable de me dire « allé, tiens, je vais écrire ». Je peux m’asseoir et feuilleter les peintures d'un livre que j'ai reçu, et quelque chose peut venir, bien sûr, ou je peux avoir envie d'y noter quelque chose qui existe déjà et qui me semble répondre. Le livre peut aussi aider quelques phrases, mais c'est qu'elles étaient déjà là, à attendre. Parfois je ferme le livre et je passe à autre chose, parce que rien n'est là, aucun besoin, tout simplement. Le plus souvent, donc, je n'écris pas. Je mène un simple travail de copiste. Je répète le texte, 2, 4, 6 ou 8 fois comme une sanction que je m'inflige avec un plaisir suffisant, au même titre qu'un marathonien va se mettre un peu plus de 42 kilomètres dans les jambes. C'est au fond une sorte de bercement ou de rumination qui correspond assez bien à mon fonctionnement. Je remâche beaucoup mes textes. Dans mes anciens carnets, j'ai observé qu'un texte en cours d'écriture, quand il était retravaillé, n'était jamais corrigé sur le premier jet mais systématiquement réécrit, même si les changements était minimes. Et cela de nombreuses fois, jusqu'à satisfaction. J'ai besoin de réécrire un texte pendant que je l'ajuste, comme pour le sentir passer, puis l'élaguer, le caler – le relire, même à voix haute ne me suffit pas. Je suis donc venu à penser que ces livres manuscrits ne sont que des carnets de travail. Ils participent à l'inachevé. Je me rappelle avoir été très angoissé lors de la réalisation des premiers Livres Pauvres. Il fallait écrire droit, ne pas faire d'erreur... être sûr que le texte soit le bon, etc. Or, avec un peu plus d'expérience, j'ai compris qu'il s'agissait vraiment d'espaces de mise en tension du texte, si l'on peut dire. Prendre ces livres pour des carnets de travail n'a rien de péjoratif ou de dévalorisant pour les artistes concernés. En effet, à mes yeux, le travail est le moment de la plus grande intensité. Avec certains livres, on prends tout de même des précautions, on utilise un texte déjà ébauché, mais pour d'autres, comme tous les livres uniques avec Eric Demelis, c'est du premier jet, à tâtons, avec parfois des ratures et des textes faibles qui demanderont encore du travail. Certains mettent leurs textes à l'épreuve sur des blogs ou des sites, je le fais d'une autre façon, parce qu'il y a aussi le plaisir du papier... comme il existe en parallèle un réel plaisir du clavier, pour moi, pour d'autres types de travaux. Je suis en tout cas persuadé qu'il ne faut jamais s'offusquer des questions concernant l'honnêteté du travail que l'on mène. Et si l'on n'utilise pas le mot doute simplement pour prendre la pose, on accueille cette question assez naturellement, il me semble. Elle reste ouverte et il est légitime de se la poser ou de se l'entendre poser. c'est parfois douloureux, mais on se balade toujours un peu...

Livre unique avec Eric Demelis, La Bande, décembre 2012
On m'a aussi interrogé sur le choix des artistes avec qui je décide de collaborer. On a trouvé que je ne faisais pas assez le tri. Mais cette expression « faire le tri » ne me convient pas. Trier, comme s'il fallait garder à ses propres yeux ou au yeux des autres une quelconque crédibilité, une ligne, ou je ne sais quoi. Comme si travailler avec certains que l'on pense « moins bons » ou « moins sincères » dans leur démarche (mais quels seraient les critères objectifs?) pouvait saper ou décrédibiliser notre propre travail. À vrai dire, je me moque de cette éventuelle crédibilité, je me contente de faire ce que j'ai toujours fait : essayer. Il ne s'agit pas de sombrer dans une sorte de relativisme absolu, bien entendu, où tout se vaudrait, ça serait idiot et hypocrite, mais je crois qu'il faut essayer, parfois, de contourner certains de ses préjugés, de lutter contre soi-même et sa pente naturelle, pour rencontrer un « univers ». On aura parfois la surprise d'une belle rencontre, mais d'autres fois ça sera un flop. Voilà. J'ai souvent été rebuté par des artistes qui, aujourd'hui comptent énormément, alors j'essaye. Je pense à Scanreigh.  J'ai d'abord détesté sa peinture, ses gravures. Puis il s'agit, en général, d'opportunités, de rencontres, plutôt que des choix. Je crois qu'il est beaucoup plus facile de rester sur ses positions que de prendre le risque d'aller vers quelque chose qui ne colle pas tout à fait à l'image que l'on se fait de soi-même, ou semble aller à rebours de celle que les autres se sont fait de nous. Ainsi quand on me propose une tentative commune, j’accepte volontiers, sauf exceptions. On ne sait jamais ce que cela deviendra. Le tri se fera naturellement, tout ne sera parfois histoire que d'un bout de papier ensemble, d'autres fois cela deviendra une complicité durable. Il me plaît par ailleurs de travailler avec des artistes qui mènent des travaux forts différents... peut-être parce que j'ai fait le deuil d'une sorte d'unicité à laquelle j'ai pourtant longtemps cru. Je peux être touché par des peintures très austères comme par d'autres démarches plus foisonnantes et colorées, que j'ai pourtant longtemps considéré comme tricherie ou facilité. Mais j'ai finalement découvert que chaque artiste qui m'intéresse vient toucher une zone sensible, et m'informer de moi-même à différents niveaux de pensée, me reliant différemment au monde.
Eric Demelis, photo de Séverine Assoun Ferhat
Un personnage tordu de Demelis, ne peut en aucun cas être mis sur le même plan qu'un oiseau-croix de Badin ou qu'une peinture de Jérémy Liron. Mes affinités artistiques sont plutôt hétéroclites, et me touche chez chacun, peut-être plus que le résultat, l'énergie consacrée au travail. Il faut avoir vu Eric Demelis penché pendant des heures sur la table de travail, sans lever la tête, avec sa plume et son pot d'encre de chine, dessinant compulsivement ses personnages. Il faut avoir reçu les colis de toiles de Georges Badin, qui expédie sans compter, pour comprendre l'intensité folle et l'urgence de son travail, pour toucher un peu quelque chose de ce débordement d'une vie confondue avec la peinture. Il faut avoir lu les notes de Jérémy Liron, doutant, cheminant, s'acharnant. Il faut avoir passé du temps, souvent trop court, avec Marc Dugardin et Nicolas Grégoire, autour de la table de la cuisine, sans trop parler. Il faut tout cela pour comprendre où se fait la jonction. Il faut tout cela pour comprendre ce qui se joue d'essentiel pour moi, avant même l'existence des livres qu'on peut voir ici ou là. Je revendique donc ce droit à l’éclectisme apparent, qui n'est en rien une dispersion : je connais la jonction. Mon travail d'écriture ne varie pas avec les artistes en présence. Mais la peinture de chacun m'apporte quelque chose, m'aide et m'accompagne. C'est inestimable.

Petites peintures de l'été 2013
Il faut encore ajouter quelques mots concernant Aaron Clarke, pour être complet. Je n'ai pas attendu cet Aaron, ce stratagème idiot, pour peindre (voir quelques vieilles peintures à la fin de l'article). Cela m'a travaillé depuis petit, mais s'est indéfectiblement lié à un terrible sentiment d'échec. Ce travail auquel je ne croyais pas était fait d'une alternance de longues périodes de travail et de brèves périodes de destruction qui venait annihiler le travail. Je donnais beaucoup de tableaux, aussi, pour faire disparaître sans détruire...ça n'a pas vraiment changé. Je me rappelle d'ailleurs une séance de destruction en compagnie de Nicolas Grégoire, dans l'appartement de la rue Jaboulay, à Lyon. Nous déroulions les peinture et nous décidions sans ménagement s'il fallait garder ou détruire et jeter. Il n'était pas resté grand chose. C'était en 2005, je crois. Je peignais simplement ce que je voyais par la fenêtre, ou bien des grands visages, sur des formats qui prenait tout le mur de l’alcôve où je m'étais installé (peut-être 3m x 2 m). Par la suite, j'ai eu un atelier, route de Genas, toujours à Lyon, mais il faut avouer que rien n'est vraiment sorti de cet endroit. Je n'ai d'ailleurs jamais assumé le travail de « peintre », et je continue de ne pas le faire en utilisant un pseudonyme, même si, je ne me cache plus derrière. Au début, bon nombre d'amis ont eu droit à un demi mensonge « Aaron est un ami qui habite à l'étage... ». Ce n'est pas tout à fait faux, même si le mot ami ne convient pas.Aaron est apparu en 2011, sur la table de la cuisine, sans prévenir. Et j'ai renoué avec la peinture en proposant à des amis de faire des livres avec Aaron, cet ami de l'étage au dessus. Faire des livres peints, était une façon de peindre et d'offrir un statut indestructible à ces objets, puisqu'un autre était impliqué. Une façon de me rassurer, aussi, sans aucun doute : si quelqu'un à bien voulu poser un texte à côté, c'est que ce travail tenait suffisamment la route. C'était aussi le plaisir de faire des livres avec des auteurs qui faisaient sens pour moi, comme je le faisais déjà avec Nicolas Grégoire, avec lequel nous étions auteur et artistes à tour de rôle. L’éventail des collaborations d'Aaron Clarke s'est élargi grâce à Daniel Leuwers à qui j'ai confié de plus en plus des livres peints, une nouvelle fois, pour les faire disparaître sans les détruire, qu'il destinait à des auteurs de son choix. En plus des auteurs choisis, parce qu'ils font sens, il existe donc aussi des livres parfois assez improbables, des collaborations d'une fois qui n'auront peut-être plus lieu. C'est le plaisir et le besoin de la découverte qui pousse à cela, la curiosité. Et l'espoir dans l'inattendu.


Pour finir, quelques mots concernant le Fonds Armand Dupuy qui a vu le jour à Bruxelles, au sein de la collection Bibart initiée par Philippe Marchal (site en cours de maintenance, bientôt en ligne). C'est finalement une chose étrange. L'idée de fonds est associée à un travail qui s'est constitué dans la durée, de façon significative et reconnu comme tel. Or, je ne suis l'auteur que de quelques livres minces. Certains en papier, d'autres numériques, chez publie.net, tout aussi minces. Rien de significatif. Juste « une traversée, qui prend la figure d’un affrontement entre, précisément, une immobilité et un mouvement, une avancée et son empêchement. » comme l'a écrit, d'une façon qui me convient bien, Yann Miralles. Si l'idée de ce fonds m'a intéressé – avec l'étonnement et les interrogations que ça soulève – c'est parce qu'elle répond probablement à mon besoin de faire exister tout cela, comme je l'ai déjà noté, mais sans moi, ou tout au moins assez loin de moi. Cela m'allège, me permet de recentrer les forces sur le travail en cours. Placer un livre dans le fonds, c'est archiver le travail et passer à autre chose. Mais tout cela n'est pas un aboutissement. Il faudra être impitoyable avec soi-même, plus que jamais.  D'un point de vue strictement matériel, c'est également une façon de mettre ces livres à l'abri. Dans mon atelier la température varie beaucoup, et l'humidité abîme assez vite le papier. Certains livres en ont déjà fait les frais. L'un des grands livres réalisés avec Max Partezana n'est plus qu'un épais bloc de papier. Et voir ces livres se dégrader est assez triste. Je trouve aussi que c'est une belle façon de remercier les artistes qui accompagnent, puisque ces livres seront montrés de temps à autre, alors qu'ils seraient restés inertes et fermés sur mes étagères. Il est aussi agréable de savoir que le travail accompli trouve sa place chez un amateurs. Et Philippe Marchal est l'un de ceux-là. Ce qu'il mène autour du livre d'artiste est remarquable, et son soutient est appréciable.

***

Vieilleries datant de 2002 à 2007, retrouvées dans les archives. Toutes on été données ou détruites - je sais que deux d'entre elles sont en lieu sûr.



     


                                                       







(1) Il existe aussi certains livres en collaboration avec des photographes (Eric Coisel, Jean-Marc Undriener,...)

4 commentaires:

  1. Aime beaucoup, tout, la profusion, la rareté, le désir et son contraire, le doute, tout ensemble font qu'Aaron et Armand n'en font qu'un, en font mille.
    Merci,
    SD

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  2. J'ai relu plusieurs fois et avec grand plaisir cette superbe entrée en matière, cette manière de dire, décrire le parcours entre la pensée du livre pauvre et sa multiplication qui me paraît si naturelle, car le dedans et le dehors communiquent d'autant plus quand la voix parvient à passer outre…sa propre censure et se concrétise. Je m'aperçois que l'émotion et l’hésitation des débuts ont quitté leurs abris, la secrète résidence de prudence, afin d’aller mesurer l’ envergure du désir de création dans d'autres têtes, dans d'autres mains… Elle a embarqué la substance et les mots disponibles sur de petits radeaux souvent uniques ou peu dupliqués, et je trouve cela formidable... Je me souviens de l'amitié entre Armand et Grégoire comme quelque chose de transi dans l'attente et l'espérance parfaitement synchronisées ou alternées dans le silence et l'écoute fondamentale. Les destins ne se croisent pas sans efforts et sans effets si on reste suffisamment immobiles et attentifs. Puisqu'il leur fallait se regarder vivre de loin et avancer dans le sens du temps, il nous fallait attendre nous aussi… Nous figurions donc, très bienveillants parmi les "guetteurs", de plus en plus confiants et attirés par le mouvement impérieux des êtres autour des mots et des écrins inventés sans autre prétention que de prendre toute rencontre à coeur et au plus vivant. Ce fut et de sera encore difficile, selon la phrase de BRAM VAN VELDE à Charles JULIET, difficile de chercher en aveugles, dans la peinture "le visage de ce qui n'a pas de visage", et de "sauter dans l'inconnu", aventureux de se retrouver soi "devant son propre désastre"... entre deux longs silences, deux tentatives vaines d'expression, tombant tête première dans le vide , l'absence de réponse rassurante, le vertige des répétitions. Mais avec toutes ces rencontres, la donne ne peut que changer et fortifier le goût, le tissage des regards devient à chaque initiative une enveloppe souple où chaque auteur, chaque peintre, chaque arpenteur de conscience constructive peut rebondir ou s'assoupir avec vigueur et sérénité...

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  3. Au sujet de la confluence, j'écrivais ceci:


    --
    A chaque goutte d’eau, le cycle recommencé

    Ce qui s’enfuit en vapeur, retombe un peu plus tard,

    En condensé, et les grandes rivières s’en vont leur chemin

    Saluées par les arbres qui s’inclinent sur leur destin,

    Enracinés d’un apparent immobile,

    Pendant que plus d’un printemps, des saisons alternées

    Promettent d’autres senteurs, de nouvelles nappes.



    On remet de couvert, pour des années dansées,

    A l’égard de temps, pour nous, recommencés.

    Mais en se posant un peu, la tête sur les épaules,

    Sous les mêmes ponts, coulent des eaux semblables…

    La Saône a conservé sa couleur olive,

    Et le Rhône le bleu-vert , au long cours,

    Lorsqu’ils se rencontrent en noces liquides.

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    suite sur http://ecritscrisdotcom.wordpress.com/2013/03/08/cycle-des-gouttes-recommencees-rc/

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  4. Et au sujet des actions communes, dont les livres d'artistes sont quelque fois le résultat, Eric Demelis, et Armand Dupuy étaient "dans l'action", début décembre pour montrer leurcollaboration active à la librairie " point d'encrage" ( Lyon -Vaise )

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